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Lisboa ou la stratégie de l’ombrepar Corinne Vilder

La capitale du Portugal est une aubaine pour l’explorateur d’un art de vivre qui transcende les codes trop bien établis. Car, autant désinvolte que conquérante, la ville déploie ses attentions avec le redoutable ressort du romantisme qui nous manquera toujours.
Le voyageur pose  le pied  sur le tarmac de l’aéroport lisboet et la voie royale se commande derechef : une grande place, une pâtisserie et la terrasse d’un café. Comment s’y prendre ? En taxi bien sûr, de couleur noire ou crème, il porte l’emblème du confort et de la sécurité. Son chauffeur n’a pas besoin de faire des efforts pour rendre le trajet agréable. Il est d’un naturel optimiste, sans doute la promesse d’une douceur de vivre (nous verrons bien !) et se joue de votre langue natale comme d’une partie de petits chevaux.
Tandis que sa radio fredonne un standard international, vous avez une envie irrésistible d’ouvrir la fenêtre et laissez le vent envahir votre curiosité. Tiens ! Un homme chic en costume beige qui sort d’un immeuble moderne et marche d’un pas décidé ; tiens ! Ronaldo en icône absolue qui déploie sa jeunesse impertinente sur une toile aussi grande qu’un emballage de Christo…
Le temps furtif de savourer vos soudains émois amicaux et le prix très accessible de la course (moins de sept euros) le portier du Tiara Park Atlantic vous souhaite la bienvenue. Au desk, une escouade de jeunes femmes en noir complimentent votre arrivée. Il est temps de prendre possession de la chambre et pourquoi pas un peu de hauteur. En priorité les étages élevés offre une vue splendide sur la ville bordée par le Tage qui escorte sa fébrile activité portuaire jusqu’aux confins du Nouveau Monde.
L’appel de la mer se donne au ciel bleu azur et c’est sans nuage que votre appétit gourmand éveille son action de grâce. Les conventions ne s’oublient pas… Au registre des clichés, il s’agit des mythiques pastéis de nata, petits flans à la pâte feuilletée. Comme un promeneur en mal d’exotisme qui se gausse de les avoir déjà conquis, succomber à la tentation n’est pas une erreur de goût à condition de rompre leur cortège endimanché.

Une partie à trois temps
On se bouscule devant le comptoir en bois de la Confeitaria Nacional.  Les serveurs débordés préparent les boissons pour la salle et jettent un regard désabusé sur le quidam qui vient acheter ses gâteaux. Un peu de patience ! Les spécialités aux jaunes d’œufs font légion car selon la tradition, les blancs étaient utilisés pour amidonner les coiffes religieuses. Un “take away” de rigueur et vous voilà munis de ces délicieux pastéis de nata pour prendre un café à la terrasse de Nicola, une des brasseries de la Praça Dom Pedro IV, le premier empereur du Brésil. Appelée aussi le Rossio, littéralement le point de convergence, cette place du quartier de la Baixa a toujours été considérée comme le cœur de la ville.

Baixa-Chiado ou l’art d’être portugais par Lisbonne
La station de métro marque-t-elle la frontière naturelle entre ces deux quartiers historiques qui se jouxtent ? Comme l’air du temps est à la flânerie et au shopping, on laissera de côté toute question incongrue avec la recommandation de se laisser guider par les motifs à damier ou fleuris qui dessinent les trottoirs de la ville en noir et blanc. Quand le regard ne parade pas d’émerveillement à débusquer les azulejos ou céramiques qui décorent les façades des maisons particulières, des églises, des fontaines, des couvents…. Un patrimoine culturel qui envahit de plaisir celui qui sait jouer à se perdre dans la ville. À Baixa, ce va et vient incessant mais jamais lassant emprunte la rua Augusta jusqu’à la Praça di Commerci. Cette artère touristique descend vers le Rio Tejo, se disperse en rues perpendiculaires qui permettent un parcours en lacets où quelques boutiques au charme désuet proposent des produits oubliés.
Pour les nourritures spirituelles et intellectuelles, la librairie Ferin fondée en 1841 par une Belge est aujourd’hui dirigée par le très sérieux Joao Paulo Dias Pinheiro, un nom qui fleure bon les navigateurs des siècles passés tandis que les nourritures terrestres seront rassasiées chez Casa Pereira, une des plus typiques épiceries fines de la ville. Tout Lisbonne dans sa vérité éternelle en quelques enjambées, dans des rues et ruelles, où la vie semble naturelle et presque nonchalante.

Faut-il monter, faut-il descendre ?
“Sur sept collines qui sont autant de points d’observation d’où l’on peut contempler de magnifiques panoramas, s’éparpille, vaste, irrégulière et multicolore la masse de maisons qui constituent Lisbonne” écrivait Fernando Pessoa. Avant de prendre votre décision un point presse s’impose ! Le lieu ? Le café A Brasileira, l’institution par excellence située 120 rua Garrett, sur la place du Chiado, non loin de la statue du poète de la Renaissance Antonio Ribeiro, baptisé “O Chiado”.
Oubliez volontiers de vous attarder en terrasse, bien que vous y côtoyiez la statue en bronze de Fernando Pessoa et privilégiez la longue salle art déco aux tables de marbre où les hommes viennent lire les nouvelles du jour en fumant une cigarette.
Pour une petite faim, c’est parfait aussi avec les viennoiseries pimpantes qui accompagnent le petit-déjeuner des habitués accoudés au long bar comptoir en chêne foncé. Et puisqu’il vous manque plus qu’un cigare pour être un parfait gentleman, faites vos provisions à la Casa Havaneza, un mythe absolu depuis 140 ans.
Le long d’un interminable couloir, on y découvre des accessoires pour fumeurs, des cigarettes, un bon choix de cigares de Cuba et de Saint-Domingue, des alcools, et un incroyable choix de pipes, “cachimbos” en portugais, de toutes les formes et à tous les prix. “C’est la pipe que je préfère”, affirme sans rougir la patronne, Cristina Bravo. Un must.

Le Bairro Alto en état de grâce
C’est le cœur de Lisbonne. Le poumon pas du tout artificiel d’où tout part et où tout arrive. On dirait que tout Lisbonne vit au Bairro Alto (“ville haute”, en français). Un quartier qui s’élève au- dessus du reste de la ville pour mieux la contempler. Un quartier unique, dans lequel le passé et le présent font pour l’instant bon ménage et où l’on perçoit déjà ce que sera le Lisbonne de demain. Un demain encore brouillon, dont la créativité et les initiatives des artistes et autres designers partent un peu dans tous les sens mais n’est-ce pas l’essence même du futur que de se chercher.
On y vit, on y boit, on y mange, on y flâne, on y construit le monde… et l’on y dort !
L’hôtel Bairro Alto est justement au cœur du cœur, et trône sur la petite place aux cotés de la statue du poète épique Luis Vaz de Camoes qui a chanté en son temps les grands découvreurs. Époque révolue où Lisbonne se tournait vers l’inconnu au-delà des mers alors qu’aujourd’hui elle se tourne définitivement vers la terre européenne. Dans sa conception intérieure, moderne, et son architecture, traditionnelle d’une imposante bâtisse du siècle dernier, l’hôtel illustre parfaitement les deux mondes qui se côtoient dans la capitale.
Dès l’entrée comme à travers les étages et dans les chambres, on sent que chaque détail a été pensé, pesé et décidé en fonction d’une conception de l’ensemble. Il donne ce sentiment unique d’un service  totalement actuel enrobé dans un confort douillet et presque nostalgique à base de bois du Brésil, de lampes en porcelaine et de peintures d’artistes portugais. Un équilibre parfait dans des tons reposants dont la douce pénombre des couloirs libère de la vive clarté extérieure. C’est au sixième étage que le choc se produira ! Une terrasse abritée d’un grand auvent ouverte sur la ville qui s’étend à vos pieds de tous cotés, le Tage comme toile de fond, et la fameuse brise de Lisboa qui vous caresse tendrement.
Un verre de porto blanc, canapés et fauteuils profonds, pas besoin de monter au septième ciel pour connaître l’endroit chic et caché où se donne rendez-vous les lisboets qui comptent. Mais la réservation est indispensable même s’il y a une priorité pour les résidents de l’hôtel. Ambiance radicalement différente, le charme des contrastes, au Garrett Café Bar d’un modernisme échevelé qui accueille la jeunesse dorée de Lisbonne avec ses guest DJ certains soirs. Par contre, un déjeuner au Flores, le restaurant de l’hôtel paraît indispensable tant par le superbe décor, la climatisation parfaite, et le talent du chef portugais Luis Rodrigues qui jongle sur une cuisine actuelle à tendance portugaise sans oublier de regarder au-delà des mers.
Sardines fraîches magnifiques de goût et de fraîcheur, typique et délicieuse Soupe de chou vert, et sa Morue et pommes de terre à l’ail qui vous réconciliera avec ce poisson ombilical des Portugais et de plus en plus galvaudé. Inutile de chercher ailleurs, vous êtes dans l’hôtel incontournable de Lisbonne !

Un dimanche à Belém
Le lieu était une promesse, mieux encore, l’absolue certitude qu’on ne le manquerait pas. Et pourtant ! Trop touristique, trop convenu avec la célèbre fabrique Pastéis de Belém que l’on visite comme un patrimoine culturel au même titre que la Tour des navigateurs ou encore le Monastère Dos Jeronimos.
Mais Belém, c’est aussi la véritable destination lisboet dominicale. Alors, prenez place comme ces familles qui s’installent avec bonheur sous les grands oliviers pour un pique-nique tandis que les enfants jouent au ballon. Succombez à cette adorable langueur que vous procure une bière locale en compagnie de petits acras encore tièdes.
Et pour le dessert, une seule tentation : une série de pastéis de nata bien rangés dans leur boîte en carton que vous dégusterez avec un peu de sucre de glace et quelques pincées de cannelle. Une stratégie de l’ombre en action de grâce…

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